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Authenticité, spontanéité, compétence sociolinguistique

Que faire du microphone quand on veut enregistrer quelqu’un (qu’il soit apprenant ou non)? Comment cacher l’enregistreur, le déguiser afin de récolter des données véritablement authentiques?

Derrière ce questionnement simple, matériel, on trouve celui plus profond de l’observation en général formulée par le sociolinguiste américain W. Labov. Ce qui intéressait Labov c’était le vernaculaire, c’est-à-dire la façon la plus « ordinaire », « naturelle » de parler. Car, pour lui, c’était dans le vernaculaire qu’on trouverait la plus grande systématicité (Labov s’intéressait particulièrement aux variables phonologiques et à leur fonctionnement sociolinguistique). Mais il butait contre un paradoxe : comment récolter des données réellement spontanées alors que la simple présence de l’enquêteur (et de son microphone) modifie la production de celles-ci ? C'est le « paradoxe de l’observateur ». Pour Labov, une façon de briser les contraintes de l’interview consiste à faire des pauses dans l’interview (on dit qu’on va prendre cinq minutes de répit) sans pour autant arrêter l’enregistrement. Ainsi les productions pendant les pauses sont moins surveillées. Une autre méthode employée par Labov consiste à engager l’interlocuteur dans des discussions qui recréent des émotions fortes, voire même douloureuses, ressenties dans le passé. Il s’agit en quelque sorte de faire baisser la garde à l’interlocuteur pour ainsi stimuler un style plus spontané en le faisant parler d’un thème personnel et parfois délicat : celui-ci, pris d’émotions, aurait moins le souci de se surveiller. Une autre solution consiste à enregistrer des groupes de personnes : Labov estime que la production langagière est plus naturelle quand les sujets parlent entre eux que quand ils sont en face à face avec l’interviewer.

Alors que dans la première instance (dire qu’on arrête l’enregistrement) la méthode d’enquête repose sur le mensonge, dans les deux autres (en particulier les enregistrements à plusieurs) ce sont des solutions plus naturelles qui sont proposées. Mais ces solutions ne sont pas sans problèmes. Ainsi, par exemple, la première pose une vraie question éthique car elle implique l’enregistrement de l’autre à son insu. Pour la technique qui repose sur le récit d’un événement fort en émotions vécu par l’enquêté, seules les personnes ayant véritablement vécu une telle expérience singulièrement effrayante sont censées pouvoir y répondre. Quant à l’enregistrement en groupe, tout dépend des interlocuteurs et des conditions au moment où ils parlent (sans parler du problème de chevauchements de parole). De nos jours, on parle de données « écologiques » lorsqu’on demande à des informateurs de s’enregistrer dans des situations ordinaires entourés d’interlocuteurs ordinaires ; mais l’enregistreur, lui, reste.

En fait, le paradoxe n’est jamais véritablement résolu et l’enquêteur par sa présence (ou par la présence de son matériel, aussi discret soit-il) ne peut éviter de laisser une trace sur l’interaction. Cependant, cette trace n’est en aucun cas la seule et unique influence sur la parole au moment de l’interaction : une situation de communication donnée est nécessairement complexe et bien d’autres « traces » la sous-tendent. Dire que si l’enquêteur, son microphone, ses questions, etc. n’avaient pas été présents l’échange aurait été plus « authentique » a en réalité peu de sens : quelle est cette parole « pure » et « naturelle » que l’on cherche ? Quelle est le véritable « authentique » dans tout ça ? Le paradoxe oublie ainsi toute la complexité de la situation sociale, faisant une fixation sur un aspect parmi d’autres. Les gens se surveillent également lorsqu’il n’y a pas de microphone présent ; les gens observent et sont observés également sans qu’il y ait d’enquête en cours.

Pour ce qui relève du travail sur l’authenticité en didactique des langues, l’accent est mis de nos jours sur la réception des documents authentiques, c’est-à-dire sur ce que font les apprenants au moment de les utiliser : par le biais de tâches authentiques, on « authentifie », selon les termes de H. Widdowson, les documents, quels qu’ils soient. Quant aux productions authentiques en langue seconde ou étrangère, la question de la compétence sociolinguistique est rarement posée. Ce qui est dommage car le développement de la compétence sociolinguistique présuppose la mise en place de styles plus ou moins surveillés, plus ou moins familiers ou ordinaires. Justement, en didactique on ne cherche pas à opposer « langage surveillé » (non authentique) à « langage ordinaire » (authentique). D'ailleurs, les études sur corpus ont permis de montrer que la variation n'est pas qu'une simple affaire d'oppositions (formel vs informel) et que la palette variationnelle est en réalité très nuancée, très complexe. Pour les spécialistes de l’acquisition, la question du contrôle (voire même de la planification) peut s’opposer à la celle de la spontanéité ou la « fluence » … mais là encore, selon les points de vue, la fluence objective peut être plus ou moins dysfluente et donc à appréhender selon une prise en compte avant tout sociolinguistique.

Et n’oubliez pas surtout : souriez, vous êtes filmés !

Voir aussi l'article « Authen-TIC » (27/02/2012)

Tag(s) : #Divers