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Lecture à tête reposée, ça saute aux yeux, non ?

Voici une copie de mon billet posté sur le blog de l'Association for French Language Studies pour le mois de mars 2014

BLOG: Lecture à tête reposée, ça saute aux yeux, non ? (Henry Tyne)

[updated mardi 18 mars 2014 by jrkasstan]

Un étudiant m’a envoyé ce lien l’autre jour. Il s’agit d’un site de démonstration d’un système permettant d’augmenter la vitesse de lecture. Vous pouvez l’essayer (vous pouvez même changer la langue). Vous verrez qu’à une vitesse de 300 mots par minute (c’est-à-dire à 25% au-dessus de la vitesse moyenne de lecture normale selon ce site) on y arrive assez facilement ; et même au-delà (vous pouvez aller jusqu’à 600 mots par minute). Le système Spritz profite du fait que les mots s’affichent à l’écran toujours au même endroit afin de ne pas obliger les yeux à se déplacer. D’où le gain de temps. De plus, la lettre de chaque mot qui constitue la « position optimale de reconnaissance », qui est donnée en rouge, reste toujours au centre afin de fixer l’attention des yeux justement. OK, mais quels sont les problèmes d’un tel système ? Je vois par exemple les littéraires monter au créneau pour dénoncer le côté passif de cette manière de lire : a-t-on vraiment le temps (et la capacité) de savourer un texte ainsi, de comprendre l’importance de sa construction ? Sans doute pas. Et qu’en est-il de la disposition d’un texte sur la page ? Le système Spritz est avant tout conçu pour faire passer des informations avec le moins d’effort physique possible. Et très vite. Il ne s’agit a priori pas d’un outil susceptible d’aider dans l’analyse du texte.

Mais comment fait-on concrètement pour passer de l’acte de visionnage de mots à la compréhension de ceux-ci ? Comment passe-t-on du captage visuel au sens ? En réalité, la compréhension d’un texte serait avant tout un processus de construction plus qu’autre chose : le texte permet de construire du sens (dans la limite des ressources de chaque individu) qui complète et dépasse le texte, profitant notamment des inférences au moment de la lecture. Autrement dit, à tout moment le lecteur construit sa propre représentation à partir des éléments visuels qu’il rencontre mais aussi à partir de ce qu’évoquent ceux-ci. On se rend compte qu’il existe une quantité inestimable d’informations qui peuvent former l’arrière-plan de la compréhension et ainsi donner lieu à des compréhensions différentes par des individus différents. D’ailleurs, on dit, de façon générale, que plus on domine un sujet, plus on risque de comprendre ; autrement dit, plus on arrive à associer ce qu’on est en train de lire à ce que l’on sait déjà, plus la tâche paraît « facile ».

Tout ceci est rendu plus complexe bien évidemment lorsqu’il s’agit d’étudier la compréhension en langue seconde (L2) : quelle est la nature de l’arrière-plan et des inférences que met en place l’apprenant ? Dans quelle mesure est-ce que ces éléments se trouvent altérés/modifiés/perturbés par les problèmes dus au traitement des données dans une langue qui n’est pas maîtrisée parfaitement ? Justement, est-ce que le niveau en L2 joue sur la capacité à produire du sens pour comprendre ? Sans doute que oui. Du coup, on pourrait se poser des questions quant à l’utilité d’un système tel que Spritz auprès d’apprenants de L2. En effet, le fait de ne pas pouvoir avoir accès aux mots en contexte (les mots défilent à l’écran et on ne peut pas effectuer des va-et-vient à l’intérieur du texte) peut être problématique, l’aspect collocationnel des formes n’est pas mis en avant, sans parler du temps de traitement nécessaire et l’éventuelle surcharge de la mémoire de travail, etc.

Mais côté positif, on pourrait prétendre que ce type d’activité constitue un entraînement idéal pour les apprenants afin d’augmenter leur capacité de lecture. C’est en plus une activité ludique qui laisse à l’apprenant la possibilité de tester ses limites. Par ailleurs, on n’est pas obligé de lire des textes très compliqués et on peut, en plus de la vitesse variable de lecture, jouer sur le niveau des textes (questions de lexique et complexité des phrases, par exemple).

On se demande dans quelle mesure la présentation particulière dans Spritz aide également : qu’en est-il du choix de la police, de la taille, de l’espacement, etc. ? D’ailleurs, on pourrait même se demander si l’ordre des lettres dans chaque mot importe vraiment… Vous vous souvenez sans doute du fameux texte de Cambridge qui a beaucoup circulé sur Internet (dans toutes les langues) qui racontait que, sleon une édtue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dans les mtos n’a pas d’ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soinet à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlbème. C’est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe, mias le mot cmome un tuot. Quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que dans ce texte les règles habituelles de la typographie sont respectées ; de plus la longueur de chaque mot (nombre de lettres) est respectée, tout comme le sont le découpage en mots et en phrases, l’ordre des mots dans la phrase et l’ordre des phrases. Par ailleurs, les mots de base, c’est-à-dire les mots les plus récurrents (mots grammaticaux comme les prépositions, etc.) restent inchangés. Pour le reste, c’est-à-dire les inversions de paires de lettres à l’intérieur de chaque mot, c’est le gestaltisme qui s’en charge, et on le lit assez aisément. Mais pourrait-on le lire à une vitesse augmentée dans Spritz ? Il faudrait essayer.

Voilà, si vous êtes tenté par le spritzing, allez voir sur le site. Vous y trouverez d’autres informations.

Henry Tyne (18/03/2014).

Tag(s) : #TIC